La fin des "bâtiments-tours". Nous sommes convaincus que l'âge des gratte-ciels touche à sa fin. Il faut maintenant considérer les immeubles de grande hauteur comme faisant partie d'une typologie périmée et d'une expérimentation ayant échouée. Nous estimons qu'aucun nouveau immeuble de grande hauteur ne doit être construit, et que ceux qui existent sont destinés à être démantelés.
Par James Howard Kunstler et Nikos A. Salingaros.
Publieé électroniquement par Archicool le 8 octobre 2001. La version originale anglaise a été publiée électroniquement par PLANETIZEN -- Urban Insight le 17 septembre 2001.
Notre monde a changé de façon dramatique.
Tandis que l'on suivait sur les écrans de TV, l'incendie et l'effondrement des tours jumelles du World Trade Centre, on a pensé saisir comme dans un raccourci tragique ce qui apparemment pourrait être l'histoire entière du gratte-ciel. Les premiers gratte-ciel du 20ième siècle, y compris certains des prototypes les plus notables de cette époque se trouvaient à l'est et au sud du World Trade Center. Presque tous ces bâtiments-tours construits avant les années 30 ont poussé vers le ciel avec des tours, des tourelles, et des aiguilles, chacun singulier dans sa conception, comme s'ils essayaient d'atteindre un certain niveau spirituel inachevé jusqu'aujourd'hui. Et là, en revanche, on voyait les deux tours du World Trade Center en feu avec leurs toits plats, exprimant au vingtième siècle l'épuisement de cette aspiration pour atteindre les cieux. Leur échec est rendu bien plus emphatique encore dans la redondance de leur jumeauté banale. Et puis ces tours et tout que qu'ils contenaient ont implosé dans la vapeur et la poussière, y compris plusieurs milliers de Newyorkais dont les corps probablement ne seront jamais trouvés.
Les Etats-Unis ont été attaqués par des terroristes le 11 septembre 2001. Suite à ces tragédies récentes, une réévaluation sobre de l'infatuation de l'Amérique (et du monde) avec le gratte-ciel est évidente et nécessaire. Nous ressentons très fortement que cet événement horrible révèle un malaise fondamental avec l'environnement bâti, et que le désastre ne devrait pas seulement être blâmé sur l'action des terroristes.
Nous sommes convaincus que l'âge des gratte-ciels touche à sa fin. Il faut maintenant considérer les immeubles de grande hauteur comme faisant partie d'une typologie périmée et d'une expérimentation ayant échouée. Qui peut encore se sentir en sécurité et à l'aise en travaillant au 110ème étage au-dessus du sol? au soixantième étage? Ou même seulement au vingt-septième? Nous prèvoyons qu'aucun nouveau immeuble de grande hauteur ne sera construit, et que ceux existants sont destinés à être démantelés. Ceci mènera à une transformation radicale des centres villes -- ce qui, cependant, sera une étape extrêmement positive vers l'amélioration de la qualité de la vie urbaine. Les seuls immeubles de grande hauteur qui puissent survivre éventuellement à ce siècle sont, peut-être, ceux construits dans ces pays du tiers-monde, qui ont importé tellement de bric-à-brac du monde industrialisé sans réaliser les dommages qu'ils infligeaient sur leurs villes. Cet l'object de cet essai critique les "bâtiments-tours", tout en offrant quelques solutions pratiques.
Les bâtiments-tours produisent des pathologies urbaines.
Dans un article intitulé "Theory of the Urban Web" publié par le Journal of Urban Design (Volume 3, 1998, pages 53-71), Nikos Salingaros a developpé des principes structuraux pour la forme urbaine. Les processus qui produisent du tissu urbain dépendent des noeuds, des connexions, et de principes de hiérarchie. Parmi les résultats théoriques dérivés on retiendra la connectivité multiple -- dans ce qu'une ville a besoin pour avoir des connexions alternatives afin de rester équilibrée -- et l'action d'éviter une concentration excessive des noeuds. Quand la deuxième pathologie (concentration excessive de noeuds) se produit, comme dans le cas du zonage (séparation des fonctions en zones), et dans le cas des immeubles de grande hauteur à fonction unique, elle détruit la ville en créant une singularité mathématique: où une ou plusieurs quantités deviennent extrêmement grandes ou infinies. Beaucoup de pathologies des villes contemporaines sont tracées suivant les idées de la planification moderniste qui sont apparues, dans les années 20, dans un contexte totalement irréaliste. Nous citons, de l'article mentionné ci-dessus (Theory of the Urban Web, page 62):
"Sans une densité et une variété suffisantes de noeuds, les voies d'accès fonctionnelles (par opposition aux voies inutilisées et purement décoratives) ne peuvent jamais se former. Nous nous heurtons ici à la ségrégation et à la concentration des fonctions qui a détruit le tissu urbain actuel. Dans une quelconque région urbaine homogène, il n'y a tout simplement pas assez de noeuds de types différents pour former un tissu urbain. Même là oú les possibilités existent, les connexions sont habituellement bloquées par des lois du zoning fonctionel -- que l'on charactérisera comme une legislation mal orientée. Des types distincts d'éléments, tels que les éléments résidentiels, commerciaux et naturels, doivent s'entrelacer pour catalyser le processus connectif. Les villes dysfonctionnelles concentrent des noeuds du même type, tandis que les villes fonctionnelles concentrent des paires couplées de noeuds différents".Dans tous les cas et toujours à un certain degré, les gratte-ciels déforment la qualité, la fonction, et l'équilibre à long terme de l'urbanisme en général, en surchargent l'infrastructure et le domaine public des rues qui les contiennent. Léon Krier a désigné ceci sous le nom de "hypertrophie urbaine", en ajoutant que la surcharge de n'importe quel centre urbain donné tend à empêcher le développement organique de nouveaux tissus urbain sain et mixte en dehors du centre (Leon Krier, Houses, Palaces, Cities, St. Martin's Press, 1984). Considérez aussi qu'une partie des plus vigoureuses tours datant du début du 20ième siècle -- qui sont également les plus satisfaisantes du point de vue esthétique -- s'approchent maintenant de la fin de ce qu'on appelle "durée de vie estimée dans les paramètres d'un projet" (design life). Quel sera leur destin?
Le pire paradoxe dans cette destruction urbaine est l'immeuble de grande hauteur à fonction unique. Paradoxalement, c'est devenu un symbole de la modernité et du progrès -- mais comment est-il possible que les images arquitecturales des années 20 pouvent-elles être encore considérées modernes aujourd'hui? L'endoctrinement dans ses aspects les plus subversifs a réussi d'identifier les boîtes en verre et acier de Ludwig Mies van der Rohe en une prétendue "efficacité". Les voix qui se sont élevées contre le gratte-ciel incluent celle de l'architecte et urbaniste Constantine Doxiades (documenté par Peter Blake dans Form Follow Fiasco, 1974, page 82):
"Mon plus grand crime a été la construction de tours [d'habitation]. Les villes les plus réussies du passé étaient celles où les gens et les bâtiments étaient dans un certain équilibre avec la nature. Mais les bâtiments-tours fonctionnent contre la nature, ou, en termes modernes, contre l'environnement. Les bâtiments-tours agissent contre l'homme lui-même, parce qu'ils l'isolent des autres, et cet isolement est un facteur important dans le taux d'augmentation de la délinquance. Les enfants souffrent encore plus parce qu'ils perdrent le contacts direct avec la nature, et avec d'autres enfants. Les bâtiments-tours opèrent contre la société parce qu'ils empêchent les unités d'importance sociale -- la famille, le voisinage, etc. -- de fonctionner aussi naturellement et aussi normalement qu'avant. Les bâtiments-tours s'opposent aux réseaux de transport, de communication, et aux services publics, puisqu'ils provoquent les densités les plus élevées, la congestion des routes, des réseaux d'approvisionnement en eau plus étendus -- et, d'une manière principale, les réseaux verticaux créent des problèmes supplémentaires -- la délinquance en étant juste un parmi d'autres".Les immeubles de grande hauteur sont condamnés par Peter Blake dans Form Follows Fiasco pour plusieurs raisons. L'une d'elles est l'amplification dangereuse de la force du vent créée par leurs surfaces; l'autre est le danger d'incendie, comme ceux qui ont eu lieu, en dehors de tout contrôle, dans deux gratte-ciels en Amérique Latine. Il avertissait le monde que (page 150):
"La première alternative au dogme moderniste devrait évidemment être un moratoire sur la construction des bâtiments-tours. C'est osé, que des tours de plus de cent étages continuent à être construites alors que aucun ingénieur honnête et aucun architecte sincére, ne peuvent dire avec certitude l'effet que ces structures font supporter à l'environnement -- en termes de congestion monumentale des services (y compris les routes et systèmes de transport public), en termes de courant d'air au niveau des trottoirs, en termes d'atteinte aux nappes phréatiques environnantes, en termes de risque d'incendie, en termes de divers traumas psychologique, en termes de dégradation du voisinage, en termes de pollution visuelle des profils de nos villes, et en termes de périls de vie dû à des defaillances structureles directes et indirectes, pour ceux qui se trouvent à l'intérieur ou à l'extérieur de l'immeuble".Nous venons de voir deux des bâtiments les plus grands du monde brûler et imploser, de sorte que tout leur matériaux de construction (ainsi que leur contenu -- mobilier et personnes) furent pulvérisés, et les résidus, comprimés dans l'espace du volume du parking de stationnement souterrain. Tout cela s'est produit dans le laps de temps des quelques minutes. Est-ce que personne n'a lu les avertissements de Blake? Beaucoup l'ont certainement fait, mais ... la force persuasive de l'image architecturale moderniste des tours lisses et brillantes, datant des premières esquisses de Le Corbusier dans les années 20 était beaucoup plus séduisante que les réalités pratiques et les risques.
Depuis cet 11 septembre 2001, nous ne pouvons plus nous permettre d'être si complaisants -- ou d'être si facilement ravis par les totems de la soi-disante "modernité". Chaque terroriste potentiel qui est aujourd'hui un enfant grandira instruit par ces images surréalistes et esthétiques des deux avions qui s'écrasent contre les tours du World Trade Center.
Une nouvelle vie urbaine, et des alternatives aux immeubles de grande hauteur.
Le "New Urbanism" propose quelques solutions (mais cependant pas toutes) qui pourraient réintroduire de la vie dans les environnements urbains précédemment morts. Ces idées proviennent de plusieurs auteurs, parmi lesquels Christopher Alexander. Dans son livre A Pattern Language (1977) Alexander avec ses co-auteurs a proposé 253 "patrons" (patterns) qui décrivent comment satisfaire les besoins humains dans l'environnement bâti: de l'échelle d'une ville, jusqu'à l'échelle de la construction détaillée d'une chambre. Deux de ces "patrons" sont importants pour notre discussion:
Patron 21: LIMITE DE QUATRE ÉTAGES. "Il y a d'abondantes évidences pour prouver que les bâtiments-tours rendent ses habitants fous. Par conséquent, dans n'importe quelle zone urbaine avec n'importe quelle densité, il faut maintenir la hauteur de la majorité des bâtiments à quatre étages ou moins. Il est possible que certains bâtiments devraient dépasser cette limite, mais ne devraient jamais servir d'habitation".Patron 62: ENDROITS ÉLEVÉS. "L'instinct de grimper sur quelque endroit élevé, duquel vous pouvez regarder vers le bas et contempler votre monde, semble être un instinct humain fondamental. Par conséquent, il faut construire dans chaque ville des endroits élevés occasionnels, comme bornes monumentales. Ceux-ci peuvent faire une partie de la topographie, soit des tours, ou une partie des toits du plus haut bâtiment local -- mais, de toute façon, elles devraient induire l'acte physique de monter".
Nous convenons que le premier de ces deux "patrons" pourra sembler utopique et impertinent par rapport au monde industrialisé. Cependant, notre but est de réexaminer les aspects les plus fondamentaux de l'urbanisme, et en particulier de mettre au point les éléments qui ont été détruits par la mégalomanie des architectes et la cupidité spéculative des promoteurs.
Une ville exige des bâtiments élevés, mais tous ne devraient l'être, et certainement ils devraient héberger un mélange de fonctions diverses.
C'est impossible d'énoncer avec certitude la taille optimum des bâtiments, puisque les bâtiments de plus de dix étages sont un produit expérimental de la technologie industrielle -- elle-même une expérimentation pour laquelle les résultats ne sont pas encore verifiés. Nous savons que les parties centrales de Paris, de Londres et de Rome ont réalisé une densité et une variété excellentes avec des bâtiments inférieurs à dix étages, et qu'elles ont continué à prospérer sans succomber à l'hypertrophie caractéristique de l'urbanisme américain.
Si l'on respecte le nombre limite d'étages rencontré dans les bâtiments du type traditionnel, il serait prudent de confiner les futures constructions hautes, peut-etre, des bâtiments de bureau à dix étages, dont les quatre étages inférieurs sont strictement résidentiels. Parallèlement à ce premier type l'on pourrait concevoir des bâtiments résidentiels de cinq étages avec un rez-de-chaussée commercial consacré à des commerces et restaurants. Ces deux types offrent un bon compromis entre les typologies traditionnelles, les solutions idéales proposées par Alexander, et le malheureux urbanisme, inhumain et aliénant, existant maintenant, comme résultat de la planification moderniste.
Une des questions commerciales les plus urgentes après la dévastation terroriste de Manhattan est la suivante: où le monde financier trouvera-t-il plusieurs millions de mètres carrés d'espace de bureau? La solution est évidente; elle se trouve juste en face de nos yeux. Il faut rénover les nombreuses quartiers délabrés à quelques arrêts de métro de l'emplacement originel du World Trade Center. En même temps, il faut protéger les résidents par une législation appropriée, et guarantir une vie prospère et des activités urbaines mixtes, une des conditions nécessaires pour la vitalité de la rue. Cette initiative pourrait initier le rajeunissement des parties de la ville qui pendant des années ont eu le même aspect bombardé que le "ground zéro" des tours jumelles (sauf que les taudis ne font pas la une des nouvelles télévisées).
Le Président Bill Clinton a montré brillament l'exemple en installant ses nouveaux bureaux à Harlem.
Les tours jumelles devraient-elles être reconstruites comme symbole du défi des Américains, comme quelques gens sentimentaux l'ont proposé au lendemain de leur effondrement? Nous ne le pensons pas. Parmi d'autres objections, ce serait rendre un bien mauvais service à l'humanité de reconstruire ce qui se confirme comme étant des pièges mortels. Retourner d'une manière obsédante aux modèles dépassés des "futurs d'hier" serait réfuter les accomplissements architecturaux de l'humanité. Curieusement, ce serait là un parallèle effrayant avec le dogmatisme qui a mené les terroristes à exécuter leur mission.
C'est la faute des architectes.
Pourquoi les solutions mentionnées ci-dessus, toutes disponibles déjà depuis des décennies, ne sont-elles pas mises en application pour régénérer nos villes? Plusieurs facteurs ont malheureusement créé une situation favorable à l'érection d'immeubles de grande hauteur, notamment le zoning fonctionnel, la spéculation commerciale, et le système fiscal. Cette époque est maintenant révolue. Nous concluons en accusant la profession architecturale et l'industrie du bâtiment comme étant responsables: ils ont détruit nos villes, et ils ont mis des êtres humains en danger dans des pièges à feu desquels ils ne peuvent être évacués à temps. Bernard Rudofsky écrit dans Streets for People (1969), page 339:
"À contraire des médecins, les architectes d'aujourd'hui ne sont pas soucieux du bien-être général; ils ne sont pas troublés par le remord après avoir étranglé nos villes et après avoir produit la misère que cela engendre. Les architectes n'ont jamais senti le besoin d'établir des préceptes moraux pour l'exercice de leur profession, comme la fraternité médicale l'a toujours fait. Ils n'appliquent aucun équivalent du serment d'Hippocrate. La promesse d'Hippocrate qui dit: "le traitement que j'adopte sera pour le bénéfice de mes patients, selon mes capacités et mon jugement, et non pas pour leur porter du mal ou du tort quelconque" n'a aucun équivalent pour eux. La critique au sein de la profession -- le seul moyen imaginable pour diffuser le sens de la responsabilité parmi ses membres -- est un taboo dans leurs propres codes déontologiques régissant l'exercice de leur profession. Pour soutenir leur ego, les architectes organisent leurs propres concours de beauté, s'attribuent eux-mêmes des prix, se décorent avec des médailles d'or, et rejettent le fait damnant, qu'ils ne representent aucune force morale dans ce pays".Le Prince Charles de Galles a critiqué courageusement les immeubles de grande hauteur, et a été par conséquent accusé par des architectes et les medias d'être "contre les progrès". La réaction était si grave que pendant un moment sa succession au trône a été mise en question. Cela vaut la peine de rappeler ses remarques, qui, par son choix de mots, semblent maintenant prophétiques. En critiquant la tour de Canary Warf à Londres avant d'etre construite, Charles disait (A Vision of Britain, 1989, page 55):
"Quel espoir pour Londres maintenant? La tour de Cesar Pelli peut devenir le tombeau du dogme moderniste. La tragédie est qu'elle projettera son ombre au-dessus de générations de Londoniens qui ont souffert assez de l'arrogance architecturale des tours".Les remarques de Charles avaient seulement une décennie d'avance.
James Howard Kunstler est l'auteur des deux livres: The Geography of Nowhere, et Home from Nowhere. Son prochain livre, The City in Mind: Notes on the Urban Condition sera éditée par Free Press (Simon and Schuster) en janvier. Il vit en Saratoga Springs, dans l'état de New-York.Dr. Nikos A. Salingaros est professeur des mathématiques à l'université du Texas à San Antonio, et est l'auteur de nombreux articles scientifiques. Un collaborateur de Christopher Alexander, il est identifié comme un des principaux théoriciens de l'architecture et de l'urbanisme d'aujourd'hui.
PRINCIPLES OF URBAN STRUCTURE -- an online book by Nikos A. Salingaros
Interview avec Salingaros sur Archicool